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Entretien grand format
avec Hervé Di Rosa

Gilles Bechet -

Entretien avec Hervé Di Rosa  le 24.06.16
 
Artiste touche-à-tout et joyeusement irrévérencieux, Hervé Di Rosa est un passionné des arts vernaculaires et un grand défendeur des arts modestes. Avide de découvertes et de nouvelles expériences artistiques, il a parcouru le monde pour s’initier aux pratiques populaires les plus diverses sans jamais oublier que c’est à la bande dessinée qu’il doit son ouverture au monde. A la demande des galeristes et collectionneurs Marc Breyne et Alain Huberty, il a réalisé une série de 18 toiles en hommage aux maîtres du 9ème art.
 
Cette exposition est aussi un retour aux sources de votre art ?
J’ai voulu me plonger dans mon catalogue raisonné pour retrouver ce qui m’avait inconsciemment donné certains tics stylistiques. J’en ai profité aussi pour relire des tas de BD. C’est comme ça que je me suis aperçu de la valeur de Morris, par exemple. C’est un des rares auteurs à avoir créé une vraie écriture du premier au dernier album. Chaque brin d’herbe, chaque morceau de bois et chaque chapeau est dessiné pareil, ce sont comme des idéogrammes. Quand je dessine du bois, j’ai des automatismes et ça me vient de Morris. Quand j’ai fait une série, il y a quelques années, sur les lutins, les châteaux, les féeries un peu bizarroïdes, ça venait de Johan et Pirlouit. Ma passion pour les avions et la manière dont je les dessine, c’était Buck Danny. Inconsciemment, j’avais intégré tout ça. Je voulais aussi mettre en valeur des dessinateurs un peu oubliés comme Kiko. Quand je dessine l’Orient, je le dessine comme dans Foufi. Avec tout ce qui nous arrive ces derniers temps, ca fait du bien de voir l’Orient avec une vision positive, comme dans les Mille et une Nuits. C’était important de le choisir, comme il n’a jamais été trop reconnu, alors que c’était un grand très modeste.
 
 
On rejoint là votre passion pour l’art modeste auquel vous consacrez tout un musée à Sète ?
Pour moi ces originaux, ces planches occupent une place bien plus grande dans l’histoire de l’art de l’humanité que beaucoup d’auteurs d’aujourd’hui qui se considèrent comme des artistes. Ces auteurs de BD populaire ne dessinaient pas pour faire des œuvres d’art, ils faisaient juste leur boulot comme les artisans qui font des arbres de vie au Mexique ou les peintres d’enseigne au Ghana, c’est ça qui est formidable. Depuis les années 50, l’art contemporain se nourrit, bien sûr, de l’histoire de l’art mais aussi des cultures vernaculaires dont la bande dessinée. Il n’y a pas beaucoup d’artistes qui le reconnaissent, mais moi je voulais reconnaître ce que je dois à tous ces auteurs, à tous ces artistes. Payer ma dette.
 
Le résultat s’intègre dans la continuité de votre œuvre dont elle reprend tous les codes
C’est un hommage, je ne voulais pas faire de pastiche. Et de toutes façons, je ne sais faire que ce que je sais faire. Je tenais absolument à ce que mes peintures soient à côté des planches originales. J’ai choisi le monochrome et la bichromie pour ne pas écraser des petites planches en noir et blanc, pour qu’on soit à égalité en quelque sorte, sans pour autant tout mélanger. Je ne mets pas la peinture au-dessus de la bande dessinée ou de l’illustration. Je ne fais pas de hiérarchie. Aujourd’hui, on mélange tout et n’importe quoi. On a de la BD au Louvre, du Louvre à la BD. Ce ne sont pas les cotes sur le marché qui font que la BD a une importance capitale dans l’histoire de l’art, l’histoire des images et l’histoire de formes. La peinture n’est pas la bande dessinée et la bande dessinée, ce n’est pas la peinture, ce sont des territoires différents, mais pas étrangers parce qu’ils sont poreux. Ils se connectent, ils s’échangent mais restent à leur place.
 
Pour ce projet, vous avez exhumé de vieilles connaissances ?
J’ai récupéré des personnages sur lesquels je ne travaille plus forcément aujourd’hui. Tout au début, j’ai créé ces personnages et cette mythologie pour utiliser certaines couleurs et certaines formes sans avoir à faire référence à des choses existantes. J’ai voulu reprendre cette mythologie pour ce projet, parce que la bande dessinée a été un des éléments très importants de leur constitution. Les Renés sont des faux personnages de BD qui n’ont jamais vécu d’aventures. A la limite, on peut dire ce sont des couvertures d’album, mais pas plus.
 
Mais les Renés ont quand même une histoire ?
J’avais envie d’inventer une icône pour l’art. On a Mickey pour le dessin animé, on a Tintin pour la BD mais dans l’art il n’y avait rien. Comme je ne savais pas très bien dessiner, il fallait que ce soit très simple : une bouche, un œil et deux jambes. Je rajoute des mains quand j’en ai besoin. Je ne vais pas dessiner les bras, je ne vais pas dessiner un nez, seulement le strict nécessaire. C’est un héros normal qui n’a aucune caractéristique, il travaille à l’usine, il rencontre la femme avec qui il se marie et avec qui il a des enfants. C’est un héros sans histoire. Après, les Renés sont devenus un peuple parce qu’ils ont un temps de gestation très court et se sont très vite retrouvés des millions et des millions. Grâce à la porte verte, ils ont remonté la time spiral jusqu’à la préhistoire, juste avant l’apparition de l’homme et à partir de là, ils se sont inscrit dans l’histoire.
 
Et depuis ils attendent ?
Il y a longtemps que je suis passé à autre chose. Mais ils ont fait ce que je suis. Contrairement à Hergé, j’aimerais qu’à ma mort, 50.000 personnes se mettent à le dessiner et à faire les albums que je n’ai jamais faits parce que j’ai eu la flemme. J’aimerais bien trouver un dessinateur et un scénariste qui pourraient écrire et dessiner les aventures des Renés. Il ne sont même pas obligés de me le montrer, je trouverais ça de toute façon super.
 
En délaissant les Renés, vous avez multiplié les pratiques artistiques, qu’est-ce qui vous pousse à continuer la curiosité ?
Pour peindre, il y a deux types de raisons. Ou vous avez envie de gagner de l’argent, ou vous avez envie de vous enchanter, de vous extraire d’autre chose et de le partager avec les gens. Pour moi, c’est la deuxième option. J’ai eu la chance de gagner de l’argent très jeune et tout le temps. Attention, je ne suis pas Jeff Koons, mais bon on n’a pas besoin de 20 ou 30 millions par an pour vivre extrêmement bien. Moi, j’ai cette très grande chance, depuis 40 ans, de pouvoir faire exactement ce que je veux. Si j’ai envie d’aller au Mexique travailler avec les artisans qui font les arbres de vie, j’y vais. Si j’ai envie d’aller au Ghana travailler avec les peintres locaux, j’y vais. J’ai su gagner ma liberté. Ça fait maintenant trois ans que je me suis installé à Lisbonne pour apprendre les azulejos. Je ne cherche pas à empiler des expositions dans des lieux prestigieux ou à faire déborder les comptes en banque, ce n’est pas le but de ma vie. C’est pour ça que je fais une exposition comme celle-ci. Parce que, plus je vieillis, plus j’ai besoin de me motiver pour faire des expositions. Je n’en ai pas besoin pour vendre mes peintures. Une exposition, il faut elle soit utile. Qu’elle ait du sens. Je déteste une exposition où on aligne quelques tableaux comme ça. On est tous à chercher ces émotions qui nous font survivre dans ce monde. Et plus ça va, plus j’ai besoin d’avoir envie. Et puis, on est plus exigent. Avant je faisais trois conneries et j’étais satisfait
 
Aujourd’hui c’est plus difficile. Pensez-vous que ce projet va laisser des traces dans votre travail ?
J’ai envie de faire pareil avec les artistes de comics américains comme Jack Kirby, John Buscema. Tous des artistes hallucinants. Après, j’ai envie de passer à une bande dessinée que j’adore mais qui était très méprisée à l’époque. Dupuis, Dargaud et Casterman, c’était l’aristocratie, mais à côté de cela, il y avait ce qu’on appelait la BD de gare en parlant de ces petits formats imprimés sur un papier bon marché. Il y avait les titres Zembla, Blek, des dessinateurs comme Botero, Jacovotti, des artistes extraordinaires, ainsi que les titres érotiques des éditions Elvifrance comme Isabella, Lucifera ou Sam Bot. Avec eux, il n’y a pas plus modeste.
 
Vous restez un grand passionné de la BD d’où qu’elle vienne, comme on peut le voir sur votre blog?
La bande dessinée, c’est un univers mondial. Au Mexique, j’ai découvert tout un univers de petites BD publiées depuis les années 50 qu’on appelle les historiettas et ce ne sont que des histoires de violence et de cul, super mal dessinées, mais c’était bien. Là bas, ils devaient faire 15 pages par jour pour survivre. Et aux Philippines, pareil. Et en Asie alors là ! Lors de ma première exposition à Tokyo en 84, j’ai découvert la BD japonaise avec des gens aussi estomaquants que Tezuka, Otomo et tous les autres. L’univers manga, c’est quand même assez fascinant. Des fois, il y a dix pages, juste parce que le mec traverse la rue, alors que chez nous on se contente de Peu après… et on voit le mec sortir de chez lui. Je pense que la bande dessinée a un avenir gigantesque, malgré le jeu vidéo et toutes les innovations technologiques. Ces dernières années, j’achète moins de BD européenne. Je m’intéresse beaucoup à l’imagerie des jeux vidéo, même si ce n’est pas mon univers, parce qu’on y trouve des choses étonnantes et des graphismes époustouflants. L’art modeste est un territoire qui change et qui est très mouvant. Il prend en compte et donne à voir les marges, la périphérie, ce qu’on ne regarde pas et ce qu’on méprise. Ce qui était le statut de la bande dessinée auparavant. Elle en est sortie aujourd’hui, mais il y a d’autres territoires à revaloriser. C’est mon job, mon moteur.