L’OEIL DU TÉMOIN
JOEL MEYEROWITZ

Gilles Bechet -

New York, 1975 © Joel Meyerowitz, Courtesy Polka Galerie
De la rue, il capte le mouvement, la vie et l’inattendu. Pionnier de la street photography, Joel Meyerowitz est aussi un maître de la couleur. Dans une exposition rétrospective, le Botanique expose plus de 50 années d’images, des rues du New York des sixties aux ruines de Ground Zero.

 

 

 

 

 

New York, 1965 © Joel Meyerowitz, Courtesy Polka Galerie
L’homme et le chien regardent dans la même direction, guettant l’arrivée d’un ami. Peut-être Toutou a-t-il les pattes endolories d’avoir trop marché. Peut être aussi, notre homme en noir sort du magasin de John où l’on trouve les cadeaux les plus incroyables. Depuis qu’il a commencé à faire de la photo, Joel Meyerowitz n’est jamais sorti de chez lui sans son appareil à portée de main. L’extraordinaire est au bout de la rue, il se cache dans l’ordinaire, le banal. La vie est pleine d’événements inattendus, mais il faut garder les yeux bien ouverts, être clair dans sa tête et concentré pour ne rien rater.

 

 

 

 

 

 

Paris, France, 1967 © Joel Meyerowitz, Courtesy Polka Galerie
Quand j’ai commencé à travailler avec la couleur, je devais trouver une nouvelle manière de travailler dans la rue, avec le noir et blanc, je cherchais le micro événement; avec la couleur, je devais faire un pas en arrière pour embrasser tout l’espace. La photo, c’est une question d’informations et je voulais le plus d’informations possible. Dans ce chaos d’une sortie de métro parisien, il n’y a pas que les informations qui se bousculent. Les questions aussi sautent à cloche-pied. L’urgence est palpable, physique. Les uns se retournent en fuyant, un autre regarde par terre agrippé à son marteau, sans un regard pour l’homme étendu les bras en croix, alors que le jeune homme qui pousse ses caisses (d’un précieux millésime ?) n’a pas un moment à perdre. Ce chaos n’a sans doute duré que quelques secondes. Elles sont devenues une éternité.

 

 

 

 

NYC, 1963 © Joel Meyerowitz, Courtesy Howard Greenberg Gallery
C’est, dit-on, le meilleur ami de l’homme. Le chien fait des envieux. L’homme en noir regarde son propriétaire avec envie et même reproche, sa main curieusement croisée sur sa poitrine comme sur une icône religieuse. A l’autre bout de la laisse, l’homme a un doux sourire, le regard baissé vers son compagnon à quatre pattes qui lui, s’en fiche. Il regarde droit devant, la truffe dressée. L’œil de Meyerowitz est aussi social. En photographiant ce qu’il voit dans les rues, il est un témoin qui documente la réalité de ce qui se passe à un moment bien précis, avec ses tensions, ses contrastes et son absurdité. Ses photos des années 60 laissent voir une société différente de celle des années 70, 80 ou 90.

 

 

 

 

New York, 1963 © Joel Meyerowitz, Courtesy Polka Galerie
Parfois l’évidence visuelle précède toute interprétation. Une évidence qu’un passant n’aurait sans doute pas remarqué. Il faut pour cela l’œil de la photographie. A force d’arpenter les rues avec son Leica et son oeil chercheur, Meyerowitz a développé un instinct visuel et une capacité à prévoir des petites choses qui n’existeront que pour un moment pour ensuite disparaître. Je ne considère pas mes photos comme des œuvres d’art, je les vois comme la trace de cette fraction de seconde où ma compréhension et ce qui s’offre à moi dans la rue fusionnent. Donc pour moi, ce n’est pas une question formelle, c’est plutôt un partage d’expérience avec celui qui regarde la photo. 

 

 

 

Dairy Land, Provincetown, Massachusetts, 1976 © Joel Meyerowitz, Courtesy Howard Greenberg Gallery
Dans le velouté de la lumière du crépuscule, rien ne bouge, même le temps est figé. Dans les années 70, Meyerowitz commence à travailler avec une chambre technique 8 x 10 de 1938 en couleur. Travaillant sur pied avec un long temps de pose, il capte une lumière irréelle qui se fabrique dans la durée et qui est complètement en phase avec le paysage américain comme si elle émanait de la condensation des néons des enseignes et de leurs reflets sur les carrosseries rutilantes des Cadillac au moteur encore tiède.

 

 

 

 

 

New York City, 1969 © Joel Meyerowitz, Courtesy Polka Galerie
Elle marche la tête haute, le corps souple. Sûre d’elle même sur les trottoirs de New York City par une après-midi d’été. Elle peut aussi rendre les regards qu’elle accroche au passage. Dans sa tête, l’homme assis dans un fauteuil roulant se lève, marche avec elle, alors qu’il reste accoudé à la borne postale dans laquelle il vient de jeter une lettre d’amour. Ou peut être a-t-il balancé dans la corbeille, juste derrière, le septième brouillon de la lettre qu’il n’arrive pas à écrire. La magie de la photo, c’est de pouvoir capter les émotions enfouies derrière les regards, même quand ils ne passent pas par les yeux.

 

 

 

 

 

InfosPratiques
Bay Sky Dawn Hard Line, Provincetown Massachusetts, 1984 © Joel Meyerowitz, Courtesy Polka Galerie
La ligne d’horizon semble retenir en une mince bande de terre la seule réalité physique dans un espace où l’eau et l’air sont l’exact miroir brumeux l’un de l’autre. Dans sa série d’images méditatives de couchers de soleil sur l’horizon, Joel Meyerowitz laisse le sujet se dissoudre dans la sensation comme dans une toile de RothkoLa chambre technique m’a aussi appris à regarder le monde autrement. Comme l’image apparaît inversée dans l’appareil, cela me lie différemment à ce qui est devant moi. C’est formidable aussi parce que, d’une certaine manière, ça extrait le contenu d’une image de son contexte. Du coup, dans ce qu’on regarde on est sensible à l’équilibre et aux émotions qui se dégagent. Ce n’est pas simplement une question de composition.