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La fabrique de l'arbre ©Marie-Françoise Plissart

Interview Marie-Françoise Plissart

Gilles Bechet -

IL ME FAUT UNE DISTANCE POUR SAISIR LES CHOSES

 

Entretien avec Marie-Françoise Plissart, in extenso

Avec ses photos de mer et d’arbres, elle nous emmène aux quatre coins du monde d’Ostende à Pichilemu, de Brighton au Sri Lanka, du Cap Blanc-Nez à Chongqing. Dans son doux noir et blanc, elle nous donne à voir un monde qui semble intemporel mais qui est pourtant celui des hommes et des femmes comme nous.

La première chose qui me frappe dans ces photos, c’est une grande douceur de contrastes avec peu de noir et une grande finesse du piqué.

C’est très juste. Au tirage, j’ai voulu pousser à fond vers la douceur. J’avais envie de tonalités très claires pour la mer. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Avant, j’étais quelqu’un qui tirait assez contrasté. Peut-être que c’est l’âge.

J’y vois aussi quelque chose de plus détaché, de plus contemplatif

C’est possible. En tout cas, ma volonté était d’avoir quelque chose d’aérien. Je voyais cette mer comme ça. Sinon c’était lourd, ça descendait les photos à un endroit où je n’avais pas envie qu’elles soient. En voyant ces mers, j’étais transportée vers le haut plutôt que vers le bas.

Travailler en compostions-mosaïques plutôt qu’avec une seule grande image, c’est aller au-delà de ce qui pourrait paraître comme la limitation de la photo, c’est-à-dire saisir un moment.

Exactement. La mer est trop grande pour ne prendre qu’une image. Face à la mer, on est assommé par sa taille par sa grandeur. Comme un petit tâcheron, on la reconstitue et on essaie de donner un idée de sa grandeur en multipliant les images. Pour le Chili, j’ai assemblé une photo à Pichilemu et d’autres prises 2000 km plus bas, en Patagonie. A la fin, j’espère que ça donne la complétude du sentiment qu’on a devant la mer.

Entre la prise de vue et la composition, il y a recréation

Quand je fais des photos, je pense à l’image. Le tirage est un autre épisode bien séparé. Certaines ont été faites en deux heures, d’autres en trois heures et certaines ont été faites en deux ans. Sur place, je ne pense jamais à ce que je vais montrer. Quand je commence ces compositions de mer, ce qui est très gai, c’est que je ne sais pas du tout où ça va me mener.

Vous avez été chercher les mers aux quatre coins du globe. Pour rassembler toutes les expériences ?

Je voulais aller sur les cinq continents. J’ai choisi les lieux en fonction des circonstances. En Océanie, par exemple, je voulais absolument prendre une photo, mais je ne connaissais rien. Un ancien élève, qui est australien, m’a conseillé d’aller en Tasmanie. Sur Google, je vois qu’il y a d’énormes vagues à Shipstern Bluff. J’y vais avec mon appareil, mais il ne se passe rien. Je passe des heures, j’ai failli me perdre à courir au milieu du bush. Puis, près de l’hôtel, je trouve un endroit tout à fait extraordinaire qu’on appelle les « tessellated pavements ». C’est une zone où la terre s’est fracturée en carrés de manière naturelle il y a 300 millions d’années. Un peu découragée, je me demandais pourquoi ne resterais-je pas à Ostende, la mer est-elle si différente et je tombe là dessus. Il y a eu beaucoup de miracles. Il y avait d’autres endroits où je savais ce que j’allais trouver comme la Grande muraille de Chine, par exemple. Je savais qu’elle tombait dans la mer et j’ai été la chercher. Il y a eu aussi beaucoup d’occasions. J’ai fait une exposition à Brighton. Je prolonge mon séjour de trois jours et le jour suivant, la neige se met à tomber, ce qui est assez extraordinaire. En fait, si je devais continuer, je ne suis pas sûre que je chercherais des lieux particuliers parce que je pense que quelque chose que je ne peux pas imaginer pourra toujours se présenter.


La plupart des photos des mers ont été prises depuis le rivage, pourquoi ?

Je suis aussi quelqu’un de très pragmatique. C’est vrai que j’ai été sur des bateaux, mais ça n’a rien donné. Sur le rivage, je suis stable et je peux vraiment choisir. Il y a de très belles photos prises en mer, j’en ai vu plein sur Google et dans les livres que j’ai regardés. Mais après ça, je me demandais ce que je pouvais apporter en plus. Quand je suis en mer, je n’ai pas la distance qu’il faut, alors que sur le rivage, on a cette bordure. Il me faut une distance pour saisir les choses et puis ce bord, c’est l’endroit où la mer vient se frotter au rivage et changer de nature. La force de la terre et la force de la mer se rencontrent pour former une vague. C’est cette confrontation que je saisis.

Avec la Cop 21et la menace du réchauffement climatique, le discours sur la nature est souvent alarmiste, pourtant vos photos d’arbres semblent très détachées ?

Je n’ai pas de message à passer, ce n’est pas mon propos. Je passe beaucoup de temps à m’informer sur ce qui se passe dans le monde. Les attentats, la Cop 21, tout ça me passionne vraiment. Je suis mentalement impliquée dedans mais mon travail de photographe, c’est autre chose. Et je ne le choisis pas. Entre ce que je fais, ce que je ressens et ce que je peux en dire, il y a une grande distance et parfois je ne peux pas toujours expliquer pourquoi j’ai gardé telle photo. J’espère que les photos parlent d’elles-mêmes.

Quel est votre regard sur les arbres. Est-ce un sujet comme un autre ?
Non. Vraiment, j’adore les arbres depuis toujours, j’ai plein de livres sur les arbres. Dans mon jardin, il n’y a que des arbres. J’ai cherché des arbres tout petits parce que j’ai un tout petit jardin. Dans ma petite enfance, j’allais lire sous un arbre et je les escaladais. Pourtant jamais, ils ne se sont imposés comme un sujet pour moi. Les photos que j’ai faites sont venues par accident. Je trouvais que les arbres étaient impossible à photographier. Ils sont trop grands. On ne sait pas comment les restituer et puis quand j’ai eu ce projet d’exposition, j’ai vu que j’avais ces photos d’arbres prises un peu partout au cours de mes voyages. Je suis très sensible à leur énergie, à leur beauté et à leur déploiement. Leur temps n’est pas du tout comme le nôtre. Je suis touchée par cette indifférence au temps, par leur majesté et leur énergie. Je les regarde, je suis photographe. Je me mets à distance d’eux et je ne vais pas les toucher parce que comme on dit « voir sépare ». En fait, c’est l’exposition qui répond le mieux à la question.