Rodin
les formes de l’émotion

Odile Botti -

Sans doute fallait-il un siècle pour qu’une exposition, celle du centenaire de la mort de Rodin, justement, nous permette d’accéder à l’intimité même du processus de création de celui qui a inventé la sculpture moderne. Piste sensible à la découverte de l'homme derrière le génie, par Odile Botti, historienne de l'art.

 

 

Auguste Rodin, Le Baiser 1881-1882, marbre de Carrare, ht. 181,5 cm. Paris Musée Rodin ©Musée Rodin photo Hervé Lewandowski.
L’annonce d’une telle célébration pouvait faire craindre une rétrospective écrasante à force de Porte de l’Enfer monumentale, Penseur gigantesque en bronze, Balzac massif et autre Baiser de marbre laiteux plus grand que nature. Mais la perspective offerte par ce nouvel évènement d’ampleur internationale autour du monstre sacré est tout autre.

 

 

 

 

À l’instar du contenu de l’exposition de ses œuvres que Rodin, dont le succès déjà s’imposait, avait lui-même organisée au Pavillon de l’Alma en 1890, si l’événement d’aujourd’hui donne à voir des œuvres connues – Les Bourgeois de Calais, Le Baiser, ou le Penseur, quand même- la part belle est faite aux fragments, aux membres et aux têtes moulées en plâtre reproduits en de nombreux exemplaires par ses assistants et qui s’accumulaient autrefois dans son atelier de Meudon. Une exposition « blanche » en quelque sorte, qui ne cherche pas à impressionner par des matériaux plus nobles mais à comprendre le sens du modelé au plus près de la main de l’artiste, selon Rodin.

 

 

À gauche : Rodin dans son atelier, photo Albert Harlingue 1905 ©Musée Rodin. / À droite : Auguste Rodin, La Méditation dite «de la Porte de l’Enfer» 1881-1882, plâtre ht. 48 cm. Paris Musée Rodin ©Musée Rodin photo Christian Baraja.
Dix années plus tôt, lui est commandée La Porte de l’Enfer inspirée de La Divine Comédie de Dante, une immense composition peuplée de sujets qu’il façonne dans la glaise et représentent tout ce que l’humanité peut exprimer de passions dévorantes et détresse absolue. Un répertoire qu’il ne cessera plus de développer en autant d’œuvres indépendantes. L’Expressionnisme, qui avait connu son frémissement baroque sous les doigts de Jean-Baptiste Carpeaux dont Rodin fut l’élève, vient de trouver son maître, enterrant du même coup la sculpture académique et complaisante du siècle finissant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rodin, qui enviait Michel-Ange parce qu’il sculptait à même le marbre une œuvre colossale, modèle entre ses mains nues des sujets de terre qui retrouvent, du génie de la Renaissance italienne, la vibration expressive. Rodin ne taillera jamais la pierre, pas plus qu’il ne verra d’ailleurs de son vivant la plupart des tirages en bronze ou en marbre de ses réalisations maintenant disséminées dans les musées et collections du monde entier. Pour lui, la création est ailleurs, le modèle façonné dans la glaise n’est que le début du processus, le travail acharné auquel il s’attèle sur les multiples moulages en plâtre qui en sont faits, agrandis, déconstruits, triturés, assemblés dans des logiques insolites, avec ses variations infinies et ses coutures laissées bien visibles, voire accentuées par des ajouts fébriles de morceaux de terre, de plâtre ou tout autre matériau trouvé là, tel ce vase antique déversant un nu féminin, ouvre les frontières à une sculpture libertaire à l’origine des mouvements les plus expérimentaux du XXe siècle.

 

 

 

 

À gauche : Auguste Rodin, Nu féminin se penchant hors d’un vase antique globulaire 1895-1910, plâtre et terre cuite 17,8 cm x 23,8 cm. Paris Musée Rodin ©Musée Rodin photo Christian Baraja. / À droite : Auguste Rodin, Trois Ombres 1885-1889, plâtre sur socle bois, ht. 97 cm. Paris, centre national des arts plastiques © Musée des beaux-arts de Quimper / Bernard Galéron.

 

Capter en un seul regard la totalité d’un mouvement fragmenté, d’une intention, les moulages d’un modèle en plusieurs exemplaires le lui permettent ; c’est ainsi que le groupe des Trois Ombres, trois hommes à taille réelle aux mains inachevées, aux corps puissants portant les traces de coutures des moules, ne sont autres que le même sujet reproduit trois fois, symbole des âmes damnées au fronton de la fameuse Porte. Il n’y a d’ailleurs plus de sujet mais un motif sur lequel revenir sans relâche, en se gardant définitivement de toute idée de trompe-l’œil ou de littérature. Son contemporain Cézanne n’affirme pas autre chose lorsqu’il s’épuise à peindre la Sainte-Victoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Annette Messager, Mains, série Mes Trophées (diptyque) 1987, fusain et aquarelle sur photographie 191x110 cm. Centre national des arts plastiques ©Adagp, Paris/CNAP/Courtesy photo Galerie Laage-Salomon.

 

Rodin dessine et peint aussi au fusain, à la sanguine ou au lavis, des fragments de corps nus en tension comme des spectres, qui firent scandale en son temps. Non pas des études pour ses sculptures mais une œuvre en soi qui ne sera comprise que bien plus tard et inspirera ouvertement Picasso, Baselitz, De Kooning et tant d’autres. C’est la photographie qui ment disait-il, car elle ne saisit qu’une fraction de vie alors qu’une seule de ses sculptures sait capter le mouvement tout entier. D’ailleurs il s’empare de clichés pris dans son atelier pour les retravailler au crayon, scarifier impétueusement la ligne d’une silhouette en plâtre comme on rabote une ronde bosse, sans que ses corrections donnent lieu à de nouvelles sculptures, précurseur encore dans ce travail sur la photographie cher à de nombreux artistes contemporains, comme Annette Messager dont on voit à proximité les mondes imaginaires dessinés sur les tirages de ses deux paumes ouvertes, fragments de corps usés, striés d’expérience et tatoués de signes.

 

Wilhelm Lehmbruck, Sitzender Jünglig 1916-1917, bronze 99,3 cm x 112,2 cm. Duisburg, Lehmbruck Museum © Lehmbruck Museum, Duisburg / photo Jürgen Diemer.

Alors, au vu des sculptures, dessins ou photographies d’artistes des générations suivantes exposés, tous venus un jour ou l’autre dans ce Paris alors creuset des avant-gardes, force est de constater que nul n’a échappé à l’influence du Maître, même si l’exemple était si écrasant pour ceux qui l’ont croisé, tel Bourdelle son élève, qu’il fallait intégrer la leçon tout en trouvant sa distance ; son « style » comme nous le donne à voir le Jeune Homme assis de Wilhelm Lehmbruck qui s’inspire de la pose du Penseur et de son âme torturée mais s’enveloppe d’une surface de bronze plus lisse, plus symboliste qu’expressionniste. Mais, comment créer après Rodin?

 

 

À gauche : Auguste Rodin, Homme qui marche 1899 ? agrandissement 1907, bronze ht. 213 cm. Paris Musée d’Orsay © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)-Hervé Lewandowski. / À droite : Thomas Houseago, Walking Man 1995, plâtre, acier et jute, ht. 156 cm. Collection Elsa Cayo © Adagp, Paris 2017.

 

C’est la magie de Rodin, cette façon de nourrir l’imaginaire des artistes des décennies qui le suivent, loin de l’assèchement que peuvent provoquer des génies plus surplombants, à l’image de cette perpétuelle ouverture de son atelier aux autres qu’il a voulu de son vivant. Il suffit de regarder son Homme qui marche, recomposition de morceaux sans tête ni bras d’une étonnante présence, pour comprendre que d’autres s’en empareront. La deuxième génération de sculpteurs, celle qui n’a pas croisé l’homme Rodin mais qui connaît du vingtième siècle ses guerres et ses bouleversements, découvre dans l’enseignement du Maître la liberté jubilatoire d’inventer d’autres formes d’expression. La présence des Trois hommes qui marchent en bronze de Giacometti, élève de Bourdelle tout comme Germaine Richier également représentée, en est une illustration éclatante.

 

 

On ne peut pas s’empêcher de penser qu’Umberto Boccioni avait vu l’Homme qui marche de Rodin, présenté au Palais Farnèse en 1911 lorsqu’il a créé son Homme en mouvement futuriste en 1913 –l’Italien choisit de n’en rien dire- mais d’autres, bien plus tard, assumeront entièrement cette envie de perpétuer le mouvement fascinant de l’Homme qui marche, un pas de plus chaque fois en avant. Ainsi le plasticien anglo-américain Thomas Houseago dont le Walking Man presque grandeur nature, créé en 1995, semble traverser la dernière partie de l’exposition, à grandes enjambées confiantes dans son corps sans tête de plâtre, d’acier et de jute.

 

 

 

 

Expo Rodininfos pratiques
Auguste Rodin, Masque de Camille Claudel et main gauche de Pierre de Wissant 1895, plâtre 32,1 cm. Paris, musée Rodin © Musée Rodin photo Christian Baraja.

Et si on doit ne retenir qu’une pièce qui raconterait tout ce travail de modelage, de moulage, de fragments assemblés, coutures visibles et ajouts de matière, intégrant symbole et expression soit, mais surtout une émotion palpable dans sa grande retenue, ce serait cette composition en plâtre de trente-deux centimètres, réunissant le Masque de Camille Claudel et la main gauche de Pierre de Wissant, tirée du groupe des Bourgeois de Calais. 1895. Tout y est dit d’Auguste Rodin, de l’homme comme de son génie.