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SOUVENIRS DE MONTAGNE par Carl De Keyzer

Gilles Bechet -

HIGHER GROUND, LE LIVRE de Carl De Keyzer

C’est un instinct de survie. Aller toujours plus haut. Grimper. Comme quand on est poursuivi par un chien enragé on grimpe aux arbres. Tout en sachant qu’on ne pourra sans doute pas redescendre dans l’immédiat, il faudra se construire une nouvelle petite vie dans les hauteurs.

Garder le mystère
Avec son livre Higher Ground, le photographe Carl De Keyzer nous invite à imaginer la nouvelle vie des populations chassées vers les hauteurs par la montée des eaux causée par le réchauffement climatique. C’est bien entendu une œuvre fiction créée avec la complicité involontaire de touristes qui fréquentent quelques uns des plus hauts sommets d’Europe pendant la belle saison d’été.
C’est un exercice bien réjouissant que de regarder ces photos faussement anodines en y projetant l’ombre menaçante de l’apocalypse. Pour éviter que le réel ne vienne parasiter la fiction, aucune image n’est légendée. Il n’est pas question d’identifier trop vite le mont Blanc, le Matterhorn ou le Jungfrau. Histoire de garder le mystère. Au fil des images, apparaissent dans le désordre tous les éléments qui dessinent une nouvelle société, les moyens de transport et de communication, d’étranges tubes qui mènent vers les sommets noyés de brume, des couloirs creusés dans le roc, des rails, des passerelles métalliques, une frontière avec ses murs infranchissables, ses installations fortifiées et ses barbelés. Les nouveaux habitants qui se promènent en groupe sous le ciel bleu d’été se sentent bien souvent seuls. Ils aiment se photographier dans des téléphériques, assis devant une bière ou crapahutant vers les sommets, écrasés par le majestueux paysage comme dans les toiles du peintre romantique Caspar Friedrich.
Carl De Keyzer sait manier l’humour des contrastes quand il le faut, comme avec cette femme en burqa devant un bouquetin et un panneau avec un homme sans visage en culotte de cuir traditionnelle ou ces motards équipés de pied en cap qui grimpent vers un aigle de pierre.

Confessions les plus intimes
Un paysage de montagne a presque toujours l’air faux. On s’attendrait presque à voir la tête d’un géant se pencher, tendre la main pour replacer un élément du décor. Dans ces conditions de fin d’un monde, qu’est-ce encore qu’un comportement normal ? Les gens qu’on voit ne travaillent pas, ne sont pas malades, malheureux, dans le besoin ou en colère. Sauf que dans leur tête, le ciel s’obscurcit, les nuages s’accumulent. Et c’est là qu’intervient Ararat, le très beau texte de Philippe Claudel qui ouvre le livre dans sa version anglaise, et le clôture dans sa version française.
De Keyzer et Claudel ne se sont jamais rencontrés. L’écrivain a reçu plusieurs séries de photos, il en a choisi cinquante pour alimenter sa fiction. Installé dans la tête de ces personnages désœuvrés, il se met à la hauteur des pensées qu’ils ruminent, de leurs inquiétudes, de leurs frustrations, de leurs envies de rien, de leurs besoin de sexe. Comme un documentariste qui croise les différentes composantes de cette communauté retranchée et noterait leurs confessions les plus intimes. Grinçants et désabusés, ces témoignages fictionnels renforcent souvent le caractère artificiel de cette nouvelle société. Certains n’arrivent plus à parler ni à articuler le moindre son, un autre est persuadé que les gens qu’il croise sont payés pour rire. Une femme regrette de ne pas avoir fermé à clé en quittant sa maison et un autre raconte qu’il a été désigné pour pousser dans le vide les gens qu’on lui amène. Si les enfants se réjouissent de ne plus aller école et de susciter l’indifférence des parents, un adulte se demande si toutes ces personnes ainsi rassemblées sur les cimes ont été sauvées ou punies pour d’obscurs motifs. En séparant le texte des images, Carl De Keyzer permet au lecteur-spectateur de laisser grimper son imagination et ajoute un petit plaisir supplémentaire qui est de retrouver la photo qui correspond à chaque paragraphe du texte.

En nous invitant à distiller de la fiction dans ses images lisses à première vue, Carl De Keyzer nous offre les clés d’un futur possible. En évaluant les capacités de cette nouvelle humanité hétéroclite à vivre en harmonie un peu plus près des nuages, c’est aussi notre présent et nos tensions qu’il interroge.

Carl De Keyzer, Higher Ground, textes Philippe Claudel, Editions Uitgeverij Lanoo, 240 pages, 60€