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Extrait de « Piscine ch. M-Nageur » © Irving St. Garp

Bazar philosophiqueIrving S.T. Garp

Simon Brunfaut -

Ce matin, à Quaregnon, il fait un froid de canard et les écureuils n’en ont cure. La pie jacasse, et tout le monde s’appelle Irving S.T. Garp. À part ça, tout est calme. La pluie tombe drue, à la manière d’un éléphant ventripotent sur de petits hommes aussi grands que les larmes d’un ouistiti. Ceux-ci font le pied de grue sur des trottoirs qui gondolent. Les femmes balancent des parapluies en l’air, qui se mettent ensuite à tourner comme des toupies et transpercent d’un coup les nuages qui cumulent alors les culbutes jusqu’à faire des hoquets de lumière. À cette scène somme toute banale, il faut ajouter les chauffeurs de bus qui effectuent des flashbacks en ralentissant devant des magasins de lingerie, tandis que certains passagers font des travellings à peine accélérés pour se souvenir, en un plan américain stupéfiant, du boucher en marcel qui s’appelle André. À la morgue, les auto-stoppeurs sont froids et durs comme un sapin ardennais : ils vont à Paris. Pour tuer le temps, ils font un somme dans le sleeping de la mort. Et puis il y a aussi Bernard Caelen, qu’on n’avait pas vu passer par là et qui est déjà reparti. Il esquisse un sourire aussi tranchant que le couteau de Jack l’éventreur ; car il s’appelle en réalité Irving S.T. Garp. Et il aurait tort de s’en cacher, vu que ce matin, à Quaregnon, tout le monde s’appelle Irving S.T. Garp. Irving S.T. Garp n’est pas américain bien sûr, on l’aura deviné aisément. Et il se moque de nous parce qu’il est belge et que tout va pour le mieux. Au fait, c’est quoi la vie selon Irving S.T. Garp ? Quelque chose qui se situe entre un instructeur de bondage et une poupée sans bras. Au travers de cette photographie, tout évoque l’intrusion inopinée de l’évidence et, dans le même temps, sa fuite instantanée. Le sujet vient, s’impose et ensuite prend la fuite en nous laissant un peu bête. On balaye l’image (superbement composée) du regard, on essaye de s’attacher à un détail : il est déjà trop tard. Le sens a fini KO dans une mer de canettes de bières ou dans une mare de sang. Il nous reste le rire, bien sûr ; mais ce n’est pas drôle, le rire, ce n’est pas si « rigolo ». Ce serait même plutôt angoissant, car on ne sait jamais qui de nous ou du rire rit. Un doute parcourt donc cette image. Il s’installe, prend ses aises. Les signes, parfois les mots, boxent avec les modèles et la cohérence tombe comme une mouche. Le sens est à double (ou triple) tranchant. Résultat : il ne tranche pas. L’image laisse en suspens, la conclusion reste toujours indéterminée. Ca va mal finir tout ça. C’est un polar hyper-fantaisiste et hyper-réaliste. On pense à « Allô police » de Manu Bonmariage, avec ses personnages haut en couleur. Apparaît donc une drôle d’esthétique de l’ambiguité : tout est donné et pourtant quelque chose dépasse. En somme, la photo d’Irving S.T. Garp dit tout et son contraire, et surtout le contraire de tout, quoique aussi le contraire de rien : elle suspend la possibilité du jugement. L’impossibilité de juger condamne à chaque instant le désir de juger du spectateur. Irving S.T. Garp est un détective, mais il n’en fait pas une affaire : ses indices sont insolites et brouillent les pistes au fur et à mesure. Tout le monde est coupable de n’avoir strictement rien fait. Ainsi, tout le monde dénonce tout le monde. Chaque élément dit: « c’est à côté que ça se passe, derrière ou devant ». Peu importe. Chaque chose fait semblant de savoir qu’il y a bien quelque chose à savoir à propos de la réalité. Les choses sont là pour faire cesser la construction de sens ou, au contraire, pour le réinventer perpétuellement. C’est pourquoi tout est meurtre dans cette photographie, morbide et sanglant à souhait: l’esprit de sérieux est au tapis. Le photographe agresse systématiquement la vérité, mais le mensonge ne sort pas nécessairement vainqueur. En revanche, l’apparence s’en sort plutôt bien. Bien sûr, Irving S.T. Garp ment comme un arracheur de dent tout en nous demandant de chercher l’erreur, à l’instar de Warhol et son tableau à compléter. Pour toutes ces raisons, Irving S.T. Garp est un grand facétieux. Il dépèce la mort, dissèque le nu, suspend des ménagères au balcon et dit : « c’est bizarre ». « Bizarre, vous avez dit Bizarre? » déclarait Louis Jouvet dans Drôle de drame. Il a un petit coté Louis Jouvet ce Irving S.T. Garp, au niveau du sourcil entre autres. Il laisse faire ; et puis il fait mine de poser une question et ensuite se tourne vers nous et dit : mais c’est vous qui avez posé une question, non ? Irving S.T. Garp possède indéniablement l’humour de Kafka, bien que j’ignore s’il porte le chapeau. Bernard Caelen ressemble plus quant à lui à Magritte (qui lui, c’est sûr, portait le chapeau). Sans doute, Irving S.T. Garp raconte-t-il des histoires dont Bernard Caelen est, d’une façon ou d’une autre, le héros. Sur ce point, j’hésite ; et il vaut mieux en finir. Ceci n’était donc pas une chronique sur Irving S.T. Garp, mais cela ne veut pas dire que cela ne nous regarde pas.

 

Simon Brunfaut, philosophe et chroniqueur sur Musiq’3 dans l’émission «Le grand charivari»