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Bouvaert
Bouvaert (c) Simon Spruyt / Casterman
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Bouvaert (c) Simon Spruyt / Casterman
Bouvaert
Bouvaert (c) Simon Spruyt / Casterman

BD
Le passage à l’âne

Gilles Bechet -

Avec son roman graphique qui raconte la vie et la destinée de Jan Bouvaert un peintre anversois du XIIe siècle, inspiré de Rubens, Simon Spruyt réussit une belle fable sur la création et la liberté artistique.

 

On a souvent tendance à voir le marché de l’art contemporain comme un panier de crabes où la compétition et les jeux d’influence donnent le tempo. Mais au XVIII ème siècle en était-il vraiment autrement ? Prenons la carrière de Jan Bouvaert. Peintre anversois, il d’abord été nommé à la cour de Mantoue où il dépendait du bon vouloir de sa Grâce. Envoyé à Rome, il était à la merci des papes et des cardinaux, pas nécessairement généreux. Revenu au bord de l’Escaut, il a dû recommencer à zéro, bien se placer faire des dons, éditer des gravures plus lestes pour finalement devenir un artiste reconnu et prospère dont le studio regorgeait d’assistants et d’aides.

Une ode à un âne

Jan Bouveart n’a jamais existé. Il est né de l’imagination de l’auteur de BD Simon Spruyt. Sollicité pour réaliser une biographie de Rubens, il se sentait mal à l’aise avec le personnage historique et a cherché à se donner de la liberté dans la fiction.
Comme Peter Rubens, Jan Bouvaert a un frère, Pieter qui est son opposé. Autant le peintre même si il est un grand artiste est prétentieux, calculateur et opportuniste tandis que Pieter est un intellectuel introverti, heureux de sa cacher derrière son rôle de percepteur et d’aide dans l’épicerie maternelle pour s’adonner à sa vraie passion écrire une ode à un âne, un exercice de rhétorique commun à l’époque.

Petites touches d’humour

L’histoire suit en parallèle la destinée des deux frères dans l’Europe de la Contre-Réforme. Nourri par l’Histoire, le récit s’éloigne de la vérité historique. J’aime l’idée que le lecteur se demande si tel ou tel détail est vrai ou inventé. Je glisse constamment entre le réel et la fiction. Travailler des périodes historiques me donne beaucoup plus de liberté par ce que les interprétations sont nombreuses tandis que avec j’ai plus de difficulté à interpréter l’époque actuelle.  La grande force de ce roman graphique, c’est que la narration est centrée sur les personnages. Et le plaisir de lecture vient des petites touches d’humour qui dévissent les prétentions des uns et des autres. Le plaisir avec lequel Pieter compose son élégie à un animal ordinaire et méprisé peut être perçu comme une fuite ou comme un acte de courage. Trouver de la beauté là où les autres n’en voient pas demande un vrai talent. C’est le cas pour toute oeuvre d’art, mais aussi derrière chaque moment de la vie.

Jeux de pouvoir et d’apparence

Avec ces deux frères que tout oppose Simon Spruyt s’intéresse à la liberté de créer. Pieter est libre par que tout le monde s’en fout de son passe temps obscur, tandis que la liberté de Jan dépend des choix et de l’argent de ses commanditaires. Il est finalement peu question d’art mais plutôt de commerce, de diplomatie, de jeux de pouvoirs et d’apparences et de jalousies intestines. Le troisième personnage important de l’histoire est Isabella, fille d’un riche drapier qui a jeté son dévolu sur le peintre pour sortir de son rôle de bourgeoise toute tracée. Intrigante subtile, elle a un rôle crucial dans le retour en grâce de son mari.

Ingénieur en Comics

Quand il étudiait la BD à Sint Lucas, Simon Spruyt s’était bombardé du titre ronflant d’ingénieur en comics. Une blague de potache pour moquer ceux qui ne prenaient pas son métier au sérieux. Avec pourtant un fond de vérité. Car ce qui caractérise la production de l’auteur, c’est qu’il se réinvente narrativement et graphiquement dans chaque projet. Junker raconte suit deux frères dans la Prusse crépusculaire de Guillaume II, tandis que Papa Zoglu est une fantaisie moyen-ageuse autour d’un Prince né d’une vache.
Graphiquement Bouvaert est une vrai réussite. S’il longtemps étudié les dessins de Rubens, il s’en est éloigné par efficacité narrative pour dégager un style souple et léger ombré au crayon.

Objet-livre

Simon Spruyt apporte également un soin particulier à la composition de ses planches. N’hésitant pas à jouer sur la répétition des cases pour mettre en avant un élément perturbateur.  J’aime beaucoup jouer avec la totalité de l’objet-livre en copiant et transformant des structure dans la page à mesure que le livre prend forme. Je sème des petits motifs textuels et visuels que je peux réutiliser et assembler. D’un côté, mon travail est très réfléchi et de l’autre c’est le résultat d’heureux hasards. Au plus je sème des motifs, au plus il y a des possibilités et des liens qui s’ouvrent à moi.
Dans ce livre attachant profond et léger Simon Spruyt ne parle pas d’une époque qu’il n’a jamais connu mais nous parle de lui et de ses idées sur l’art.  Comme Jan Bouvaert, je suis un grand artiste prétentieux qui se prend au sérieux et en même temps je suis Pieter qui se cache derrière ses bêtises.

 

Bouvaert, Elégie pour un âne, Simon Spruyt, Editions Casterman, 195 pages couleur, 25 euros